Des associations et organisations féminines en Tunisie ont récemment  mené une série de mouvements de protestation à travers tout le pays, contre ce qui est considéré comme “une régression des droits des femmes”. Un constat qui a été établi par ces associations à l’aune “d’une duplicité dans le traitement des problèmes des femmes et en l’absence d’une volonté politique servant à avancer plus loin sur la voie de l’égalité effective entre les deux sexes”, selon Yosra Frawes, présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) dans une interview accordée à la TAP, expliquant les constats qui seraient à l’origine des préoccupations du mouvement féministe en Tunisie.

Quelle est votre lecture de la situation des femmes en Tunisie ?

Yosra Frawes: Nous avons observé que le discours qui avait prévalu entre l’année 2011 et la première moitié de 2019 ayant fait de la question de la femme une priorité, en établissant des liens entre la réussite du processus démocratique et l’élargissement de la participation des femmes, commence à démontrer des signes d’épuisement aux dépens d’un autre discours, hostile à la pleine égalité entre les deux sexes.

Les “prémices” de ce recul en matière des droits des femmes sont apparu net sous nos yeux depuis le début du processus électoral.

Certains acteurs politiques ont à cet égard remis en question le principe de la parité homme-femme à la tête des listes électorales lors des élections législatives. Certains d’entre eux sont allés jusqu’à dire que mettre des femmes à la tête des listes compromettait leurs chances de récolter le plus grand nombre de sièges possibles au Parlement.

Après les élections nous avons entamé une série de contacts avec les blocs parlementaires pour débattre du projet de l’égalité en matière d’héritage déposé au Parlement. Cet appel a été accueilli avec tiédeur de la part de certains de ces blocs, alors que d’autres députés avaient même refusé de nous recevoir.

Les résultats des élections législatives et la montée en puissance de certaines forces de droite à l’ARP) ne font que nous ancrer davantage dans ce que l’on croit être une régression des droits des femmes.

Vos constatations sur ce que vous qualifiez de “régression” en matière des droits de la femme et des libertés individuelles reposent-elles sur des preuves tangibles ?

Un certain nombre d’acteurs politiques semblaient avoir des réserves quant à la question des droits individuels. Cela est vérifiable à travers leur position de rejet concernant l’abolition de la peine de mort et la dépénalisation de l’homosexualité. S’ajoute à cela l’accès au Parlement de partis politiques de droite et forces religieuses qui ont tendance à remettre en cause le caractère civil de l’Etat. Tous ces indices confirment que la période à venir ne sera pas propice aux droits des femmes.

Nous avons également relevé que le parti Ennahdha, qui revendiquait auparavant une séparation entre le politique et le religieux, remet la question de la création du Fonds de Zakat à l’ordre du jour. Un signal qui a été bien reçu par le maire du Kram, Fathi Layouni, lequel a récemment annoncé la mise en place d’un Fonds du même nom, sous la tutelle de la municipalité en question.

La mise en place d’un Fonds de Zakat semble être une formule identique à celle du Fonds de solidarité, créé sous l’ancien régime. Il ferait office d’un réceptacle financier de corruption, outre la discordance explicite de cette structure avec les règles de la bonne gouvernance, partant du principe que le Fonds en question revêtirait une certaine “sacralité” étant l’un des piliers de la religion.

Quelle incidence cela pourrait-il avoir sur les revendications de la pleine égalité entre hommes et femmes ?

Nous avons remarqué que les déclarations du président de la République, Kaïs Saïed, étaient fondées sur le rejet de l’égalité successorale entre les hommes et les femmes, ainsi que sur une fragmentation de “la nature de la femme” entre sphère publique et sphère privée (il a déclaré que les femmes sont citoyennes dans l’espace public, sœurs, épouses, mère… dans l’espace privé).

Ces déclarations sous-tendent un appel à peine voilé à l’Etat de se retirer de l’espace privé, légitimant cette répartition inéquitable des richesses entre hommes et femmes.

Lorsque nous acceptons cette séparation entre espace public et espace privé, nous acceptons implicitement le discours de violence en tant que procédé d’échange dans la sphère privée. Pour cela, nous avons considéré qu’un tel discours reflète cette “réelle régression dont nous parlons”. Si les individus faisaient monopole de l’espace privé et y agissaient comme le dictent leurs us et coutumes, les prérogatives de l’Etat seraient confinées dans l’espace public et ne seraient pas en mesure de pénétrer les portes closes de l’espace privé.

De même, nous pensons que l’exploitation économique représente l’une des démonstrations les plus manifestes d’une violence institutionnalisée à l’encontre des femmes. Par conséquent, l’instauration de l’égalité en matière d’héritage contribuerait à soutenir la propriété des femmes sur les terres agricoles, à un moment où la proportion des terres dont les femmes sont propriétaires ne dépasse pas les 4% de la superficie totale des terres cultivables, la plupart des femmes ne travaillent même pas en tant que salariées auprès de leurs familles, ni auprès de leurs époux.



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